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notes de travail, 135 – 19-21.VII.2026

Des centaures, des faunes, des nymphes.

 

Dans l’œuvre de Picasso, des figures mythologiques récurrentes, insistantes.

 

En particulier lors des séjours à Antibes, encore à l’automne 1946.

 

Elles structurent la composition solaire de La Joie de vivre (1).

 

Elles sont aussi au centre de La Suite Antipolis, cette série de dessins réalisés entre le 1er et le 5 novembre qui accompagnent, au même moment ou peu après, l’élaboration du tableau (2).

 

Picasso s’en étonne lui-même : « Mais je peux vous dire que chaque fois que j’arrive à Antibes, ça me prend et me reprend, comme on attrape des poux ! Je ne sais pas quel écho ? Ici à Cannes je n’y pense pas. Pourquoi ? À Antibes je suis repris par cette antiquité ! Avant j’avais fait des centaures, des satyres ; à Ménerbes, j’en avais fait beaucoup, mais j’étais venu à Antibes bien avant, depuis des années… » (3).

 

Dans cette perspective, deux dessins de La Suite attirent l’attention. 

 

Dans l’un, une femme, debout, les coudes repliés, les mains posées sur les épaules, veille sur un homme endormi : aucun détail particulier n’impose de l’identifier à une nymphe ; un sourire se laisse deviner sur son visage (4).

 

Dans l’autre, c’est cette fois un homme qui, assis de profil, contemple une femme endormie : les attributs du faune n’ont pas complètement disparu (on peut discerner des cornes de bouc), mais ils sont tellement emmêlés à la chevelure et à la barbe qu’ils semblent se fondre en elles ; le visage de l’homme se penche légèrement vers la femme assoupie, laquelle, rêveuse, paraît confiante et sereine (5).

 

Dans l’un et l’autre des deux dessins, une seule ligne horizontale suffit à situer les corps dans l’espace – sur un rivage, une plage ou une dune.

 

La tendresse d’une attention réciproque : la mythologie disparaît lorsque la pastorale en vient à se concentrer exclusivement sur la relation amoureuse.

 

« En el aire conmovido », « dans l’air ému » (6), la mythologie cesse : elle cède lorsque les nus cèdent devant l’évidence des nudités partagées.

 

« Je veux DIRE le nu. Je ne veux pas faire un nu comme un nu. Je veux seulement DIRE sein, DIRE pied, DIRE main, ventre. Trouver le moyen de le DIRE, et ça suffit. Je ne veux pas peindre le nu de la tête aux pieds. Mais arriver à DIRE. Voilà ce que je veux. Un seul mot suffit quand on en parle. Ici, un seul regard, et le nu te dit ce qu’il est, sans phrases. Il faut trouver le moyen de faire le nu COMME IL EST » (7).

 

« Faire le nu comme il est », par longues lignes claires et souples : nudité.

 

 

(1) Pablo Picasso, La Joie de vivre, novembre 1946, peinture oléorésineuse et fusain sur fibrociment, 120 x 250 cm, Antibes, Musée Picasso.

 

(2) Jean-Louis Andral (éd.), Musée Picasso Antibes. Un guide des collections, Paris, Hazan et Antibes, Musée Picasso, 2008/2019, p. 94-97 ; Françoise Deflandre, Picasso à Antibes : Antipolis, 1946, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1996. Un portfolio de seize fac-similés lithographiques a été imprimé en noir sur vélin d’Arches par Daniel Jacomet d’après les dessins de Picasso : Mes dessins d’Antibes, avant-propos de Georges Salles, Paris, Éditions Au Pont des Arts, 1958, 51,4 x 66,4 cm.

 

(3) Selon un propos rapporté par Dor de La Souchère, qui avait invité Picasso à installer son atelier dans une partie du château d’Antibes, alors appelé Musée Grimaldi, du mois de septembre au mois de novembre 1946 : Romuald Dor de La Souchère, Picasso à Antibes, avec des photographies de Marianne Greenwood, Paris, Fernand Hazan, 1960, p. 63, dans Pablo Picasso, Propos sur l’art, Marie-Laure Bernadac et Androula Michael (éd.), Paris, Gallimard, 1998, p. 133.

 

(4) Pablo Picasso, Homme endormi et nymphe debout, 1er novembre 1946, graphite sur vélin d’Arches, 51 x 66 cm, Antibes, Musée Picasso.

 

(5) Pablo Picasso, Nymphe endormie et faune barbu assis de profil, novembre 1946, graphite sur vélin d’Arches, 51 x 66 cm, Antibes, Musée Picasso.

 

(6) Federico García Lorca, « Romance de la lune, lune » (1926), premier romance du Romancero gitan (1928), dans Polisseur d’étoiles. Œuvre poétique complète, trad. fr. Danièle Faugeras, Toulouse, Éditions Érès, 2016, p. 511, ici trad. fr. modifiée + les analyses de Georges Didi-Huberman, « In the troubled air… », Madrid, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía et Barcelone, Centre de Cultura Contemporània de Barcelona, 2024.

 

(7) Hélène Parmelin, Picasso dit…, Paris, Gonthier, 1966, p. 111, dans Pablo Picasso, Propos sur l’art, op. cit., p. 150.

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