2020 - sans les hommes

sans les hommes confinement, jour 55,

10.V.2020, 8:06,

une vidéo, 30 secondes

 

dans le jardin, le magnolia : fragments biographiques (17.III.2020-10.V.2020)

Des « fossiles vivants », les fleurs de magnolia ?

 

On a pu le penser.

 

En raison de leur grande taille et de l’absence de distinction entre sépales et pétales.

 

Surtout, parce que la famille des Magnoliacées fait partie d’une lignée très ancienne – une des plus anciennes qui s’est détachée à la base de l’arbre des plantes à fleurs.

 

De sorte qu’il n’est pas rare de considérer que les fleurs de magnolia correspondent au type ancestral des premières plantes à fleur (1).

 

 

Dans le jardin, un magnolia.

Ce magnolia.

 

Un bouton floral.

 

Ce bouton floral.

 

Quelques moments de sa vie.

 

De sa temporalité, de sa spaciosité.

 

De ses métamorphoses.

 

Nils Ericsson Dahlberg, Dissertatio botanica metamorphoses plantarum sistens, quam, consent. experientiss. Facultate Medica in Reg. Acad. Upsaliensi, sub praesidio viri nobilissimi Dn. Doct. Caroli Linnaei, Holmiae, E Typographia Regia, 1755, chap. II, p. 10 : « Si jam flores inspiciamus, videbimus eos nihil aliud, nisi ipsam plantam denudatam esse ; Et si, substantiam caudicis usque in flores, sequamur, observabimus, quod hi idem ac truncus, & denundatio partium tantummodo sint », « Si nous regardons les fleurs, nous verrons qu’elles ne sont que la plante mise à nu. Et si nous observons la substance du tronc jusqu’aux fleurs, nous pourrons nous rendre compte que celles-ci sont identiques au tronc et ne sont qu’un dénudement des parties ».

 

Johann Wolfgang von Goethe, Versuch die Metamorphose der Pflanzen zu erklären (1790), dans Goethes Werke. Hamburger Ausgabe in 14 Bänden, Erich Trunz (éd.), Munich, Verlag C. H. Beck, 1981, t. 13, Naturwissenschaftliche Schriften I, Dorothea Kuhn et Rike Wankmüller (éd.), Einleitung, n° 3 et 4, p. 64 / Essai sur la métamorphose des plantes, trad. fr. Frédéric de Gingins-Lassaraz,  Genève, J. Barbezat et Cie, 1829, Considérations préliminaires, n° 3 et 4, p. 17-18 : « […] so werden wir auf den regelmäßigen Weg der Natur desto aufmerksamer gemacht, und wir lernen die Gesetze der Umwandlung kennen, nach welchen sie Einen Teil durch den andern hervorbringt, und die verschiedensten Gestalten durch Modifikation eines einzigen Organs darstellt. Die geheime Verwandtschaft der verschiedenen äußern Pflanzenteile, als der Blätter, des Kelchs, der Krone, der Staubfäden, welche sich nach einander und gleichsam aus einander entwickeln, ist von den Forschern im allgemeinen Längst erkannt, ja auch besonders bearbeitet worden, und man hat die Wirkung, wodurch ein und dasselbe Organ sich uns mannigfaltig verändert sehen läßt, die Metamorphose der Pflanzen genannt », « […] nous deviendrons d’autant plus attentifs à la marche que la nature suit dans ses développements réguliers ; nous étudierons les lois de ces transformations, et elles nous dévoileront comment la nature crée des formes, en apparence très différentes, par de simples modifications d’un seul et même organe. L’affinité secrète de plusieurs organes extérieurs des végétaux, tels que les feuilles et le calice, les pétales et les étamines, ainsi que la manière dont ils naissent les uns après les autres, et en quelque sorte les uns des autres, a été dès longtemps pressentie par les naturalistes : quelques-uns même ont étudié avec soin ces analogies et ces transformations, et l’on a nommé métamorphose des plantes le phénomène par lequel un seul et même organe se présente à nous sous un grand nombre de formes diverses ».

Emanuele Coccia, Métamorphoses, Paris, Payot & Rivages, 2020, II, « La métamorphose des plantes », p. 100 : « La fleur n’est que l’évidence que, dans la plante, chaque partie équivaut aux autres […]. La fleur est la preuve et la manifestation d’un principe de plasticité anatomique et somatique absolue : avoir un corps ne signifie plus exister sous une forme, mais avoir la puissance de traduire toute forme dans une autre ».

Sans les hommes.

Une enquête ontologique.

 

Comme un prolongement des observations et des réflexions de Stefano Mancuso et d’Alessandra Viola en neurobiologie végétale : « Comme chacun sait, l’espérance de vie varie beaucoup d’une espèce animale à une autre : environ quatre-vingts ans chez les hommes, moins de deux mois chez les abeilles, plus de cent ans chez les tortues géantes… Et ces espèces obéissent, en outre, à des rythmes biologiques très divers : certaines hibernent, d’autres se meuvent ou se reproduisent beaucoup plus vite ou au contraire beaucoup plus lentement que nous. À première vue, il ne devrait donc pas être trop difficile de reconnaître l’existence d’échelles temporelles tout à fait différentes de la nôtre. Ce n’est pourtant pas le cas. Si un flux d’événements se déroule avec une telle lenteur qu’il échappe à notre perception, il cesse d’avoir un sens à nos yeux. Pour mieux expliquer cette idée, et tout en restant conscient que ces adjectifs n’ont aucune valeur absolue, on pourrait dire que nous sommes ‘rapides’ et que les plantes sont ‘lentes’, voire très lentes […]. Nos sens n’étant pas en mesure de percevoir leurs mouvements, nous nous comportons comme s’il s’agissait d’objets inanimés. Nous avons beau savoir qu’elles poussent, et donc qu’elles bougent, elles continuent à nous apparaître immobiles parce que leur croissance échappe à nos yeux, et par conséquent aussi à notre compréhension profonde » (2).

 

 

Mais aussi un geste politique.

 

Comme une relance de l’invitation adressée par George Orwell, tout juste au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, aux lecteurs des hebdomadaires socialistes Tribune et The New Republic –  dans le contexte troublé de l’époque, l’urgence n’est pas seulement, mais est également, écrit Orwell, de savoir se rendre disponible à l’admiration de l’arrivée, chaque année, du printemps : « Est-il blâmable de prendre plaisir au printemps et à d’autres changements de saison ? Pour être plus précis, est-il politiquement condamnable, alors que nous sommes tous, ou devrions tous, être en train de gémir sous le joug du système capitaliste, de soutenir que, bien souvent, la vie vaut davantage la peine d’être vécue grâce au chant d’un merle, au jaune d’un orme en octobre ou à quelque autre phénomène naturel qui ne coûte rien ? […] Il est certain que nous avons tous des raisons d’être insatisfaits et que nous ne devons pas nous arranger d’un mauvais système en en tirant le meilleur parti ; et pourtant, si nous refusons tout le plaisir que peut nous apporter la vie telle qu’elle est, quel genre d’avenir nous préparons-nous ? Si un homme est incapable de jouir du retour du printemps, pourquoi devrait-il être heureux dans une Utopie qui allégera le travail humain ? […] Combien de fois suis-je resté à regarder des crapauds s’accoupler, ou deux lièvres se livrer à un pugilat dans un champ de blé en herbe, et ai-je pensé à tous les gens importants qui, s’ils le pouvaient, m’empêcheraient d’y prendre plaisir ! Mais heureusement, ils ne le peuvent pas » (3).

(1) Hiroshi Azuma, Leonard B. Thien, Shoichi Kawano, « Floral scents, leaf volatiles and thermogenic flowers in Magnoliaceae », Plant Species Biology, vol. 14, n° 2, 1999, p. 121-127 ; Fengxia Xu et Paula J. Rudall, « Comparative floral anatomy and ontogeny in Magnoliaceae », Plant Systematics and Evolution, vol. 258, n° 1, avril 2006, p. 1-15 ; Corinne Langlois et Roland Jancel, Magnolia. L’arbre fleur venu du Nouveau monde, Toulouse, Éditions Privat, 2010 ; Beata Zagórska-Marek, « Magnolia flower – the living crystal », Magnolia. The Journal of the Magnolia Society International, n° 89, 2011, p. 11-21.

(2) Stefano Mancuso et Alessandra Viola, L’Intelligence des plantes (= Verde brillante. Sensibilità e intelligenza del mondo vegetale, 2013), II, « Une question de temps », trad. fr. Renaud Temperini, Paris, Albin Michel, 2018, p. 55-57.

(3) George Orwell, « Quelques réflexions sur le crapaud vulgaire », Tribune, 12 avril 1946 et The New Republic, 20 mai 1946, dans Essais, articles, lettres, édition établie par Sonia Orwell et Ian Angus (1968), trad. fr. Anne Krief, Bernard Pecheur et Jaime Semprun, Paris, Éditions Ivrea / Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1995, vol. IV (1945-1950), n° 40, p. 177-179.

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