2019 - divorce

Entre les hommes et la nature autre qu’humaine, un très profond divorce s’est installé.

 

L’installation pourquoi, mon amour, avons-nous divorcé ? questionne ce divorce : elle montre l’écart qui semble se creuser irrémédiablement entre une branche d’érable et un voile de croissance, placés l’un en face de l’autre dans un état de suspension – un état de suspension à la fois inquiet et incertain.

 

La branche d’érable ne lance plus sa ramure vers le ciel comme elle devrait le faire : elle paraît se figer dans une horizontalité de mort.

 

Le voile de croissance n’est plus posé au sol comme il devrait l’être : il déploie une verticalité étrange, douce et menaçante à la fois.

 

La transparence du voile paraît s’opacifier : il n’est plus assuré qu’elle permette l’accroissement de la vie.

 

Il se produit une inversion.

 

Fragments dune correspondance avec Hélène Courvoisier, biologiste, spécialiste de bioacoustique (CNPS – CNRS UMR 8195 Université Paris Sud) et photographe

 

Envoyé : 5 juillet 2019 à 18:01

De : Hélène Courvoisier <helene.courvoisier@u-psud.fr>

À : Dominique Weber <dominique.weber.7@orange.fr>

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Objet : Re:

Bonjour Dominique,

 

Mon dialogue interne avec vous ne s’est pas arrêté dans le lien de nos questionnements.

 

Je suis fascinée par votre dernier post « nous voir, mon amour, nous tue ». J’ai été frappée par sa violence. Je l’ai regardé de nouveau aujourd’hui et y perçois un peu plus de douceur, plus de nuances et d’ambiguïtés (nos perceptions ne dépendent-elles pas de notre intérieur ?). La deuxième photo comme un enlacement sensuel, et non plus comme une pénétration violente. La perception est partielle, repose sur une vision 2D des photos, des angles choisis par vous, et non d’une réception dans l’espace. Cela demeure fascinant de complexité, de messages entremêlés et contradictoires. Car j’y vois aussi et surtout un tango mortel. Un face-à-face troublant, violent, et je ne sais qui de la nuisette ou de la branche est le plus menaçant, le pire étant peut-être qu’ils s’équilibrent de monstruosité et de séduction. Plusieurs choses « à contre-courant » me troublent. La nuisette, icône féminine devenue morbide, la branche « nature » devenue phallique. Des retournements de sens, qui me font cogiter ;-)

 

C’est fascinant de provoquer autant de choses en installant deux objets. J’en suis admirative. Plus que mes cogitations, c’est surtout cela que je voulais vous écrire.

 

Au plaisir d’un prochain échange.

 

Hélène

 

 

De : Dominique Weber

À : Hélène Courvoisier

Envoyé : Samedi 6 juillet 2019 12:22

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Objet : Re:

 

Chère Hélène,

 

Je lis et relis vos lignes avec émotion. Je suis bouleversé : vos questions, votre compréhension, votre sensibilité.

 

De la violence : oui.

 

Les rencontres entre les hommes et la nature autre qu’humaine prennent de nos jours des formes parfois proprement écœurantes. La formation dans nos océans d’un « 7e continent de plastique », en particulier dans le nord de l’océan Pacifique. L’exploitation insupportable des vies animales avec le développement sans frein de l’élevage intensif et de l’agriculture industrielle. Avez-vous eu l’occasion de voir ces récentes photographies de longues files d’attente d’alpinistes se formant le long de la crête qui rejoint le sommet de l’Everest ? Le « tourisme d’altitude » : un avilissement de la montagne, un avilissement aussi des hommes eux-mêmes. Des rencontres qui meurtrissent toujours davantage la nature autre qu’humaine, mais qui meurtrissent également de ce fait toujours davantage les hommes.

 

« nous voir, mon amour, nous tue ». « mon amour » : la nature autre qu’humaine. « nous » : les hommes, la nature autre qu’humaine, leurs rencontres problématiques. De ces rencontres, personne ne sort plus indemne : ni les hommes ni la nature autre qu’humaine. Ces rencontres prennent l’allure d’un face-à-face qui paraît interdire toute forme de compréhension réciproque. L’installation manifeste à ce titre une inquiétude. Le face-à-face des hommes (la robe en dentelle noire transparente) et de la nature autre qu’humaine (la branche) prend l’allure d’un divorce toujours plus profond. « nous voir » : la vue, le sens de la distance à travers lequel, plus encore qu’à travers leurs autres sens, les hommes se croient « comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes) ? Plus aucun contact, plus aucun toucher : plus aucune caresse aimante.

 

Mais de la sensualité, peut-être même une forme de sexualité : certainement aussi. 

 

La robe de dentelle noire : une invitation à la danse, au tango. Une invitation à la séduction, à la parade amoureuse, à l’enlacement, à l’amour physique des corps. Une invitation à essayer de retrouver des relations plus aimantes à la nature autre qu’humaine.

 

Une tâche si difficile pourtant, tant les habitudes contractées par les hommes semblent avoir forgé en eux – dans leurs pensées, dans leurs sensibilités, dans leurs corps – des plis comme désormais ineffaçables.

 

D’où des inversions.

 

La branche n’est pas seulement accueillante, mais menaçante, phallique, comme un sexe masculin agressif en érection : face aux menaces que les hommes font peser sur elle et aux blessures qu’ils lui infligent, la nature se défend. Quant aux feuilles mortes qui jonchent le sol, ne sont-elles pas comme un sperme émietté qui ne transmet plus aucune vie mais la mort et la désolation ?

 

La transparence de la dentelle n’est à certains égards transparente qu’en apparence. Elle semble s’opacifier : comme si, à force de vouloir les rendre transparents selon leurs mesures et leurs désirs anthropocentrés, les hommes avaient brisé et perdu les contacts vitaux les reliant aux formes de vie autres qu’humaines.

 

Toutefois, la robe est là : présente, offerte, sans réserve. Ne révèle-t-elle pas cependant surtout une absence, un manque ? La transparence de la dentelle ne dévoile aucune nudité. Aucun corps n’a osé revêtir la robe. Pour retrouver des rapports plus aimants avec la nature autre qu’humaine, n’est-ce pas pourtant aux femmes et aux hommes de faire les premiers pas ? En renouvelant leur pensée, leur sensibilité, le sens de leur corporéité ? En redécouvrant tout ce qui relie le corps des femmes et le corps des hommes, à même leurs seins, au sein de la nature et de la Terre ?

 

Un entrelacement d’Éros et de Thanatos. Une issue incertaine : en suspension.

 

Hélène, merci. Je lis et relis vos lignes avec émotion. Pour un artiste, un dialogue de cette nature est très important.

 

Avec reconnaissance.

 

Amicalement à vous,

 

Dominique

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