2018 - seins

Des ciels de nuit ? Des nuages ? Les ondes ou les vagues d’une mer ?

Des aubiers et des cœurs d’arbres ?

 

Des seins ? Des aréoles ?

 

La Terre vue de l’espace ? Ou des vues sur une portion des strates géologiques les plus profondes de la Terre ?

 

Tout cela à la fois ?

 

Dans cette série de travaux : une indétermination, une indécision.

 

À l’époque de l’Anthropocène et des dislocations anthropiques de grande ampleur de la nature autre qu’humaine, retrouver le sens des transitions et des continuités : tout ce qui relie nos corps à la Terre, nos seins au sein.

 

Des formes circulaires pour suggérer ces transitions, pour déployer ces continuités : des formes circulaires dont le centre est partout et la circonférence nulle part ; des formes circulaires pour accomplir des révolutions qui mènent au même point de départ, la Terre.

 

Car le savons-nous, au moins un peu, ce que peuvent les seins de la Terre, les seins de la vie ? Nous arrive-t-il dans nos marches, au moins parfois, de les sentir, de les toucher, de les vivre ?

 

fossile vivant : ton sein, 17.XI.2018, installation éphémère dans le parc d’Immercourt, une forme circulaire au sol, ø 200 cm, composée de morceaux de goudron préalablement ramassés dans la rue en son centre et de feuilles de ginkgo biloba préalablement ramassées dans le jardin en sa périphérie

Ginkgo biloba

 

En chinois moderne, se prononce yín et signifie « argent », tandis que se prononce xìng et signifie « abricot ». Le composé 銀杏 se prononce alors yínxìng : « abricot d’argent ».

Son ancienneté : la plus ancienne famille d’arbres connue, apparue il y a plus de 270 millions d’années – elle semble avoir déjà existé une quarantaine de millions d’années avant l’apparition des dinosaures.

 

Sa longévité : une espèce panchronique, un « fossile vivant » (1) – à Sendai au Japon, le ginkgo biloba du jardin botanique de l’Université du Tōhoku est âgé de 1 250 ans.

 

Sa potentielle immortalité : pas de prédateurs naturels, pas de parasites, pas de maladies – les seuls facteurs défavorables sont externes : les aléas telluriques, les bouleversements climatiques, l’homme (2).

 

Sa résistance : la première espèce d’arbre à repousser à Hiroshima après l’explosion de la bombe atomique le 6 août 1945 – un ginkgo biloba situé à moins d’un kilomètre de l’hypocentre a même survécu, les études scientifiques réalisées par la suite ont prouvé sa résistance aux agents mutagènes.

 

Ses capacités de symbiose : ses cellules contiennent une algue endosymbiotique du genre Coccomyxa –  à ce jour, ce type de symbiose, entre une microalgue et une plante, semble unique.

 

Ses seins : en vieillissant, le tronc du ginkgo biloba se couvre d’excroissances que les Japonais appellent tchitchis, ce qui signifie « seins » – les nourrices coupent ces loupes du ginkgo biloba comme porte-bonheur, pour avoir du lait.

Dieses Baums Blatt, der von Osten

Meinem Garten anvertraut,

Giebt geheimen Sinn zu kosten,

Wie’s den Wissenden erbaut.

 

Ist es Ein lebendig Wesen,

Das sich in sich selbst getrennt ?

Sind es zwei, die sich erlesen,

Daß man sie als Eines kennt ?

 

Solche Frage zu erwidern,

Fand ich wohl den rechten Sinn ;

Fühlst du nicht an meinen Liedern,

Daß ich eins und doppelt bin ?

La feuille de cet arbre, qui, de l’Orient,

Est confiée à mon jardin,

Offre un sens caché

Qui charme l’initié.

 

Est-ce un être vivant

Qui s’est scindé en lui-même ?

Sont-ils deux qui se choisissent,

Si bien qu’on les prend pour un seul ?

 

Pour répondre à ces questions,

Je crois avoir la vraie manière :

Ne sens-tu pas, à mes chants,

Que je suis à la fois un et double ? (3)

(1) Suivant l’expression paradoxale employée par Charles Darwin, à deux reprises, dans L’Origine des espèces : L’Origine des espèces (1859), trad. fr. Thierry Hoquet, Paris, Seuil, 2013, chap. IV, p. 133 et chap. XIV, p. 441.

 

(2) Selon le principe de coloniarité du botaniste français Francis Hallé : Éloge de la plante. Pour une nouvelle biologie, Paris, Seuil, 1999, p. 123-126.

 

(3) Johann Wolfgang von Goethe, « Gingo biloba » (1815), dans West-östlicher Divan (1819-1827), « Suleika Nameh. Buch Suleika », dans Goethes Werke, Hambourg, Christian Wegner Verlag, 1948, t. 2, p. 66 / Le Divan oriental-occidental, trad. fr. Henri Lichtenberger, Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1984, p. 119-120.

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